La pyramide des besoins humains. Caroline Solé

L’ensemble des besoins des êtres humains peut être classé en cinq catégories. Aujourd’hui, cette théorie est le principe d’un nouveau jeu de télé-réalité : La pyramide
des besoins humains. Nous sommes 15 000 candidats, et dans cinq caroline-solesemaines il n’en restera plus qu’un. Et moi dans tout ça ? Disons que je m’appelle Christopher Scott. Disons que j’ai dix-huit ans. Que j’habite sur un morceau de carton, dans la rue, à Londres. Enfin, peu importe mon nom, peu importe mon âge. Je suis le candidat no 12 778. Je n’existe pas encore. Mais je risque fort de devenir quelqu’un, et même quelqu’un de célèbre. Et c’est bien ça le pire.

Interview de Caroline Solé dans « Lirado »

Lirado : Comment avez-vous eu l’idée de ce roman ?

Caroline Solé : L’histoire a surgi, un jour, lorsque j’ai écrit cette phrase : « S’il faut raconter mon histoire, alors autant commencer par ce jour pluvieux à Chinatown puisque tout commence et tout finit à Chinatown ». J’ai visualisé le personnage de Christopher, un adolescent qui vivrait dans la rue, à Londres, après avoir fugué de chez lui. J’avais juste cette image d’un garçon vivant sur un morceau de carton, au cœur d’une grande ville. Puis j’ai imaginé qu’il participe à un jeu de télé-réalité. L’idée qu’un candidat -à qui il manque tout, à priori- devienne le héros populaire d’une émission où il doit prouver, justement, qu’il ne manque de rien, m’a semblé intéressante pour aborder les thèmes de la quête de soi, de la télé-réalité et des réseaux sociaux.

Lirado : L’idée d’un jeu de télé-réalité construit autour de la Pyramide de Maslow s’est-elle imposée rapidement ?

Caroline Solé : Elle est arrivée assez vite, même si le point de départ est vraiment de raconter l’histoire d’un adolescent un peu perdu, qui cherche sa place dans la société, et se démène pour vivre libre. La pyramide de Maslow m’a permis de structurer le roman avec des codes familiers aux jeunes lecteurs et spectateurs (épreuves éliminatoires, votes du public) tout en abordant la vie dans la rue de façon très concrète.

Lirado : J’ai retrouvé chez Christopher certains côtés d’Holden Caufield dans l’Attrape-coeur de J.D Salinger, ce roman a-t-il été une source d’inspiration ? Ou même d’autres livres ?

Caroline Solé : L’Attrape-cœur m’a beaucoup marqué lorsque je l’ai lu adolescente. Il y avait une liberté et une modernité dans le ton du personnage qui me surprenait et ouvrait des perspectives de narration. J’ai également été inspirée par le roman Chiens perdus sans collier de Gilbert Cesbron qui évoque avec beaucoup de bienveillance la vie d’adolescents en marge, orphelins ou délinquants, et des adultes qui tentent de les sauver (juges pour enfants, éducateurs, etc).

Lirado : Comment s’est déroulée l’écriture de ce roman ? L’avez-vous proposé à plusieurs éditeurs ?

Caroline Solé : J’étais déjà en relation avec mon éditrice à l’École des Loisirs, Geneviève Brisac, et son assistante Chloé Mary. Elles avaient aimé un texte que je leur avais envoyé, puis celui-ci a émergé et elles m’ont proposé de le publier. Leur aide a été précieuse pour me donner confiance et plonger dans ce voyage intérieur à Chinatown. Leur grande exigence littéraire a été très stimulante.

Lirado : La manière dont vous vous glissez dans le regard de cet adolescent SDF est très juste et pertinente, avez-vous été en contact avec des jeunes SDF pour écrire ce roman ?

Caroline Solé : J’ai côtoyé de près ce milieu, à Londres, lorsque j’étais plus jeune. Mais cette histoire est une fiction. Ce n’est ni autobiographique, ni une étude sociologique sur les mineurs sans-abris. Mon moteur, c’est Christopher. Lui donner la parole pour raconter son parcours atypique.

Lirado : Christopher est assez critique avec la théorie de Maslow sur les besoins humains, il la remet en cause ou la détourne, est-ce un regard sur cette théorie que vous partagez avec lui ?

Caroline Solé : Je ne cherche surtout pas à défendre ou à dénoncer une théorie. J’essaie plutôt d’amener le lecteur à s’interroger, particulièrement lorsque le livre s’adresse à un jeune public, en lui donnant des outils, des pistes de réflexion pour définir ses choix et affuter son propre regard sur le monde. Faire participer un sans-abri à une émission de télé-réalité permet de créer un angle de vue différent, de perturber la structure habituelle de ces programmes télévisés pour interpeller le lecteur.

Lirado : Votre roman parle aussi des jeux de télé-réalité, en regardez-vous ? Qu’en pensez-vous ?

Caroline Solé : Je m’intéresse à tout ce qui forge notre époque, à ce qu’on nous donne à « manger » intellectuellement. Ces émissions ont plutôt tendance à nous gaver comme des oies. Elles peuvent être divertissantes, mais la limite avec le côté aliénant est mince. Je me méfie des jeux du cirque qui jettent en pâture l’intimité d’un individu pour divertir la masse.

Lirado : La fin est assez paradoxale : Christopher refuse d’écrire le livre et en même temps, ce livre que nous tenons aurait très bien pu être le sien. Aviez-vous d’emblée décidé de cette fin ?

Caroline Solé : En commençant cette histoire, je ne savais pas encore pourquoi Christopher avait fugué, comment il vivait précisément dans la rue ni ce qui allait lui arriver. Ce fut, pour moi, l’un des défis de ce roman : accepter de sauter dans le vide avec ce personnage, de l’accompagner au plus près en partageant avec lui ses émotions sans savoir du tout ce qui allait survenir… Le refus de Christopher de continuer à jouer le jeu est un acte de résistance : il se cabre, se rebelle pour ne pas finir en marionnette. Il s’exfiltre du jeu et ce départ précipité crée une frustration pour les spectateurs, mais une libération pour lui.

Lirado : Je terminerai avec la couverture. Il s’agit d’une photo de Bruce Davidson. Paradoxalement il s’agit du portrait d’une jeune femme SDF. Avez-vous été associée à ce choix de couverture ?

Caroline Solé : Si cela ne tenait qu’à moi, je ne mettrais pas de visage sur la couverture d’un livre. Je préfère laisser le lecteur concevoir sa propre image du personnage. Mais j’aime beaucoup cette photographie de Bruce Davidson, à la fois mélancolique et pleine de tendresse. Certains lecteurs croient voir un garçon, d’autres une fille. Ce n’est pas une couverture « commerciale », en cela elle plairait beaucoup à Christopher et c’est ce qui me semble le plus important : que la couverture respecte la sensibilité et les particularités du héros.

Merci à Caroline Solé d’avoir répondu à mes questions.

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